Pascale Fournier
On se trouve face a un univers de représentation qui semble couler de source, nullement entravé par les différents supports, et qui est d'une réjouissante spontanéité.
Sa main se déplace sans aucune hésitation, hors de quelconques conventions culturelles, obéissant à un sens très sûr d'harmonie, libéré de toute tentation de censure par sa propre pensée.
Dans ces conditions, la céramique devient une matière extrêmement maléable, familière, dans laquelle l'artiste modèle des objets, projections tangibles d'une imagination éveillée.
Ce sont des assiettes, des bols, de pots. Leur usage nous est bien connu, mais on ne peut pas éviter de songer à les détacher de leur fonction, pour les percevoir comme partie intégrante d'un projet beaucoup plus vaste, porteur d'un plaisir des sens, magnifié par la texture , la couleur et un graphisme qui semble pouvoir se multiplier sans limites.
Chaque pièce est unique et neuve, et pourtant celui qui s'attarde sur elles est frappé par la certitude qu'elles ont toujours existé, sentiment qui accompagne souvent les oeuvres conçues hors du souci du temps.
La beauté est ici simple et évidente.
Nous sommes donc prêts a l'apprécier, libres de toute référence.
Envols
C'est la première fois que ces oiseaux blancs, réalisés entre juin 2006 et janvier 2007 à Antony sont exposés aux regards. Ils étaient jusqu'ici jalousement gardés par leur créatrice, Pascale Fournier, qui pour mieux les avoir à l'oeil les avait tout simplement installés dans....son jardin. Histoire de voir comment ces oiseaux-hommes, ces oiseaux-femmes, ces oiseaux-enfants, ces oiseaux-anges dont la taille varie de 1,70m à 1,20m se comportaient dans le froid, sous la pluie, au soleil. Les saisons ont passé, ces oiseaux-humains faits de grès chamotté ont montré leur formidable capacité de résistance. Ils sont auourd'hui prêts pour le voyage. Un voyage qui commence ici, sous vos yeux, aux Tuileries. Profitez-en, ils ne seront là que quatre jours.
Comme les oiseaux migrateurs, ils partiront ensuite vers d'autres destinations. Saint-Cloud d'abord où si vous les guettez, vous pourrez les aperçevoir lorsqu'ils se poseront quelques semaines au Musée des Avelines entre le 16 janvier et le 2 mars 2010.
L'Uruguay, ensuite, où leur atterrisage est prévu courant 2010. Le lieu est déjà connu. Ce sera Punta del Este, dans l'immense parc de Cerro Timbo, la maison du collectionneur et mécène argentin Carlos Abboud, aux côtés d'autres sculptures d'artistes-amis : Antonio Segui, Par Andréa, Mario Gurfein, Jacques Bedel. Mais d'ici là, ils auront encore grandis. Pascale Fournier les imagine déjà, habillés peut-être, en couleur vraisemblablement, et dotés d'une taille spectaculaire pouvant aller jusqu'à 8 ou 10 mètres, de façon à ce qu'ils ne se sentent pas perdus dans l'immensité des paysages d'Amérique Latine. L'Amérique Latine, c'est la seconde patrie de l'artiste qui pour y avoir été tellement souvent depuis trente ans se sent a Buenos-Aires comme chez elle.
Regardez les donc attentivement, ce oiseaux-là, avant qu'il ne s'envolent. Ils s'offrent a vous. Blancs, nus, sans défense. Mais vivants, si vivants, alertes, curieux, bavards, comme surpris en pleine conversation. Faites silence. Tendez l'oreille, écoutez les secrets qu'il vous murmurent. Peut-être alors comprendrez-vous qui ils sont et ce qu'ils sont venus vous dire.
Après des études d'histoire et d'archéologie a l'université de Nanterre Paris X, puis des cours de scénographie aux Arts Décoratifs, Pascale Fournier a longtemps travaillé comme créatrice de costumes pour des auteurs et des metteurs en scène aussi réputés que Patrice Kerbrat ou Yasmina Reza tout en menant une carrière de peintre, de photographe et de sculptrice. Les oiseaux ont toujours été un thème central de son travail d'artiste. Oubli de la pesanteur, arrachement au sol, aspiration vers le haut.....Ils nous emmènent vers le meilleur de nous-même. Ils sont notre autre voix. Notre voix intime. Celle que nous n'écoutons pas assez souvent. Notre autre "je".
Au commencement était le trait...
Tracé sur la feuille
vierge des appels
les nôtres
René Char
Au commencement est le dessin.
Cet enfant qui ouvre les yeux sur le monde, le perçoit en masses indécises, dès qu'il peut, il l'ordonne et le chérit. Pour voir ce qu'il commence à voir, pour vivre, l'enfant dessine. L'émotion que nous ressentons à la vue de certains dessins remonte de cette envie de conquête : l'artiste donne un ordre à l'angoissant désordre, un sens à l'informe, à ce qui serait pour rien sans lui.
Pascale Fournier ne peint plus de dessins d'enfant et pourtant ses encres récentes renvoient à l'enfant révolté et sauvage qu'elle n'a jamais cessé d'être. Chacune de ses encres, en noir ou en couleurs multiples, jetées sur le papier japon d'un geste généreux, déroule les pages de son journal de bord.
Le spectateur attentif, sans être indiscret, ne peut qu'être saisi devant un tel élan de vérité, un tel état de grâce qu'il en demeure muet. Que dire, sinon jouir en silence d'une telle quête de souveraineté ? On sait le prix de la liberté de l'artiste, a fortiori lorsqu'il s'agit d'une femme.
Mais comment pourrait-elle faire autrement ? Il y a du Rimbaud fuyant Charleville dans les jeunes femmes qui s'envolaient par le toit des maisons de certaines des céramiques de Pascale Fournier. Le bouillonnement indigné du jeune poète devant le résignement des « assis », voilà de quel bois se chauffe notre artiste. Un bois sec qui pétille et craque dans l'âtre en faisant naître une flamme chaude et claire. Le bois, c'est elle bien entendu.
Pourtant, partie pour les nuages, elle ne s'est séparée, ni de la raison, ni des éclats fulgurants de l'amour quand il lui fut donné de l'apercevoir. Ces encres sont éternelles comme des peintures à l'huile.
Ce qui m'attache à cette œuvre, c'est d'abord la présence de cette liberté première. Peignant labyrinthe après labyrinthe l'artiste faisait semblant de développer son œuvre dans le sacrifice des renoncements. Et soudain, elle débouche sur la lumière.
Après ces longs hivers fertiles de préparatifs jaillit le cri printanier de l'oiseau. Jouissance longtemps retenue, épanouissement et découverte.
Encre de sang et de larmes. La vie coule à gros bouillons à travers le pinceau chargé. Le trait mord le papier profond qui ne tolère ni hésitation, ni repentirs. L'intensité du trait, sa sûreté, comment l'expliquer sinon par cette longue retenue, ces sacrifices et ces souffrances ? voici venir le temps de la moisson. Ces grandes feuilles sont les traces d'un combat. En sortant de l'atelier, en les offrant au public, l'artiste se dévoile. La pointe chargée d'encre se lance et saisit comme au lasso le parfum des pommes et des poires d'un jardin de curé d'Île de France.
Éblouissement.
L'ange tombe par la lucarne.
Dans la chambre qu'inondait la clarté de la lune
Il battait des ailes au-dessus du lit
où gisaient deux corps enlacés
Il sentit du pied qu'il les avait unis
Pus s'en alla par le même chemin.
Plus tard, on entendit le murmure d'une fontaine.
Ces fruits sont des morceaux d'étoiles tombés du firmament. Ils sont lourds des reflets de la lune. Saveur des lignes qui ne retombent jamais, tel un souffle avant l'orage dans l'étreinte durable. Ces encres nues disent aussi l'émerveillement devant l'évidence du quotidien. La porte doucement poussée, un sentiment rare et bienfaisant envahit le visiteur : « voilà, c'est ici ». Le peintre nous prend par la main et nous emmène dans l'atelier de ses rêves. Il nous accorde cette confiance inouïe de se livrer à bout portant. Il donne tout. Il ne demande que notre regard et notre attention. Va-t-on lui refuser ?
Comme le monde serait simple s'il n'avait que la largeur d'un visage ! L'exemple de Matise nous rappelle quelle fraternité entre le trait et les êtres peut combler notre attente. Dessiner tranquillement face à l'ouragan et à la mort. Alors cette silhouette entre-aperçue dans la nuit tiède d'un été ne sera plus une illusion. Le peintre l'a saisie et l'offre à notre contemplation. Ayons la candeur de l'enfant pour entendre le cri de l'oiseau.