Pascale Fournier
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Au commencement était le trait...

Tracé sur la feuille
vierge des appels
les nôtres
René Char

Au commencement est le dessin.
Cet enfant qui ouvre les yeux sur le monde, le perçoit en masses indécises, dès qu'il peut, il l'ordonne et le chérit. Pour voir ce qu'il commence à voir, pour vivre, l'enfant dessine. L'émotion que nous ressentons à la vue de certains dessins remonte de cette envie de conquête : l'artiste donne un ordre à l'angoissant désordre, un sens à l'informe, à ce qui serait pour rien sans lui.
Pascale Fournier ne peint plus de dessins d'enfant et pourtant ses encres récentes renvoient à l'enfant révolté et sauvage qu'elle n'a jamais cessé d'être. Chacune de ses encres, en noir ou en couleurs multiples, jetées sur le papier japon d'un geste généreux, déroule les pages de son journal de bord.
Le spectateur attentif, sans être indiscret, ne peut qu'être saisi devant un tel élan de vérité, un tel état de grâce qu'il en demeure muet. Que dire, sinon jouir en silence d'une telle quête de souveraineté ? On sait le prix de la liberté de l'artiste, a fortiori lorsqu'il s'agit d'une femme.

Mais comment pourrait-elle faire autrement ? Il y a du Rimbaud fuyant Charleville dans les jeunes femmes qui s'envolaient par le toit des maisons de certaines des céramiques de Pascale Fournier. Le bouillonnement indigné du jeune poète devant le résignement des « assis », voilà de quel bois se chauffe notre artiste. Un bois sec qui pétille et craque dans l'âtre en faisant naître une flamme chaude et claire. Le bois, c'est elle bien entendu.

Pourtant, partie pour les nuages, elle ne s'est séparée, ni de la raison, ni des éclats fulgurants de l'amour quand il lui fut donné de l'apercevoir. Ces encres sont éternelles comme des peintures à l'huile.

Ce qui m'attache à cette œuvre, c'est d'abord la présence de cette liberté première. Peignant labyrinthe après labyrinthe l'artiste faisait semblant de développer son œuvre dans le sacrifice des renoncements. Et soudain, elle débouche sur la lumière.
 


Après ces longs hivers fertiles de préparatifs jaillit le cri printanier de l'oiseau. Jouissance longtemps retenue, épanouissement et découverte.
Encre de sang et de larmes. La vie coule à gros bouillons à travers le pinceau chargé. Le trait mord le papier profond qui ne tolère ni hésitation, ni repentirs. L'intensité du trait, sa sûreté, comment l'expliquer sinon par cette longue retenue, ces sacrifices et ces souffrances ? voici venir le temps de la moisson. Ces grandes feuilles sont les traces d'un combat. En sortant de l'atelier, en les offrant au public, l'artiste se dévoile. La pointe chargée d'encre se lance et saisit comme au lasso le parfum des pommes et des poires d'un jardin de curé d'Île de France.

Éblouissement.
L'ange tombe par la lucarne.
Dans la chambre qu'inondait la clarté de la lune
Il battait des ailes au-dessus du lit
où gisaient deux corps enlacés
Il sentit du pied qu'il les avait unis
Pus s'en alla par le même chemin.
Plus tard, on entendit le murmure d'une fontaine.

Ces fruits sont des morceaux d'étoiles tombés du firmament. Ils sont lourds des reflets de la lune. Saveur des lignes qui ne retombent jamais, tel un souffle avant l'orage dans l'étreinte durable. Ces encres nues disent aussi l'émerveillement devant l'évidence du quotidien. La porte doucement poussée, un sentiment rare et bienfaisant envahit le visiteur : « voilà, c'est ici ». Le peintre nous prend par la main et nous emmène dans l'atelier de ses rêves. Il nous accorde cette confiance inouïe de se livrer à bout portant. Il donne tout. Il ne demande que notre regard et notre attention. Va-t-on lui refuser ?

Comme le monde serait simple s'il n'avait que la largeur d'un visage ! L'exemple de Matise nous rappelle quelle fraternité entre le trait et les êtres peut combler notre attente. Dessiner tranquillement face à l'ouragan et à la mort. Alors cette silhouette entre-aperçue dans la nuit tiède d'un été ne sera plus une illusion. Le peintre l'a saisie et l'offre à notre contemplation. Ayons la candeur de l'enfant pour entendre le cri de l'oiseau.

Michel Anthonioz
 
Encres

Ce texte de l'artiste a été dit à l'occasion de l'exposition "Encres", présentée à la Galerie de l'Institut Français de  Bratislava en octobre 2000, par Michel Gies.


« Si je dessine un arbre, une pomme, un personnage, même imaginaires, l'objet ou l'idée me préexiste, c'est-à-dire existe en dehors de l'acte même de représenter. Mais là... chaque geste, chaque trait, chaque touche de couleur est remontée à la surface à la force du poignet !! Depuis 2/3 ans, je travaille avec le papier de chine véritable matières au même titre que le bois ou la terre que je travaille aussi par ailleurs. Ce papier se prête parfaitement à cet exercice périlleux.
 


À la fois fragile, tout marque, rien ne peut être effacé, mais il supporte tout : l'encre, l'eau, la peinture, l'huile, les pigments, le crayon... il résiste à tous les traitements, les coups de plume, de pinceaux, la déchirure, le froissage, le collage... mais il est parfois au bord de la désintégration, en situation de danger extrême et m'oblige alors à plus de lenteur, de raison !!! Rien ne peut être effacé mais j'ai développé peu à peu une technique qui me permet de tout reprendre, remodeler, recomposer jusqu'à l'apparition des surfaces intimes... Intimes parce qu'elles ne devraient en fait pas exister, mais justement elles existent. L'oeuvre existe. »

 
Les Natures Ethérées de Pascale Fournier

Pascale Fournier a su imposer au fil du temps une certaine « conception », un certain « état » de l'être. Après avoir travaillé comme comédienne et scénographe, ­ on la croise avec Sevasticoglou, Voutsinas, Mesguich, Boutté, Kerbrat ­, Pascale Fournier découvre l'univers sud-américain au moment de l'éclatement des dictatures.

Le choc de cette rencontre insuffle à son art, qui désormais passe par l'extériorisation graphique ­ Pascale Fournier, sous le nom de PAKO, fait ses débuts comme plasticienne ­, autant ce sens de l'infini borgésien issu des pampas « aux confins du monde », que cette miniaturisation culturelle imposée par la mosaïque ethnique de ses capitales, Buenos Aires, dans laquelle Pascale Fournier séjourne longuement. Entre ses mains, les matières deviennent céramiques, marionnettes, figurines de bois qu'elle attelle ­ tout matériau prend corps, émerge, empruntant des figures inspirées du grand Sud américain. On la retrouve alors avec des artistes comme Antonio Segui, Mario Gurfein, matérialisant chacun à leur manière un courant de cette culture, désormais Argentine.

Elle se réfère aussi à Gina Pellon, Rolando Païva. Les ancêtres de ses « natures éthérées » naissent alors, femmes sans têtes navigant dans un univers intermédiaire. Aujourd'hui elles s'offrent à nous, achevées, formes tri lobes dans les tons célestes, épurées, pacifiées.
 


Immatérielles dans le matériel elles sont à la recherche d'un ordre ou d'un sens de circulation, parfois ordonnées et concentriques, animées d'un rythme lent, parfois émergentes elles se libèrent d'un substrat ­ ou à l'aide de leur bec-embout, extrémité enfin conquise, elles se ravitaillent au sol pour un lent décollage.

Dans tous les cas on les sent, en l'absence d'orifices ­ œil, oreilles, bouches ­, porteuses d'une énergie intériorisée. Aveugles à la recherche de lumière, sourdes d'une propulsion géométrique, leur transparence laisse supposer une communication par l'enveloppe.Secret de ces formes closes et ouvertes, lisses et rugueuses ­ immobiles et préhensibles, mobiles et fugaces, reproductives, comme nommables, à l'infini ­ « feuilles » ou « oiseaux », « poissons », elles s'apparentent aux « noumènes » dantiens.

Avec ces « Natures éthérées » Pascale Fournier clôt un cycle. Creusant le substrat elle nous offre maintenant, en pleine matière, les boules à feu et à sang d'un cheminement d'art dans lequel nous souhaitons la suivre.

Thérèse Fournier